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Génération Z : celle qui tient le téléphone tiendra-t-elle l'élection ?

Ils ont grandi un téléphone dans la main et la crise en toile de fond. En 2027, beaucoup voteront pour la première fois. Les chiffres du CEP disent qu'ils peuvent faire basculer le scrutin. Reste à savoir s'ils le voudront.

Par Ekip Vwapèp · 5 novembre 2026 · 9 min de lecture

Il est vingt-deux heures, quelque part entre Delmas et Carrefour. Le courant vient de partir, mais l'écran, lui, reste allumé. Dans la paume d'une jeune fille de dix-neuf ans, le monde défile : une vidéo de konpa, un message vocal d'une tante à Miami. Et, glissée entre deux stories, une phrase qui revient en boucle ces temps-ci : « Nou pap vote vòlè ankò. » Elle hésite, le pouce suspendu. Partager, ou pas ?

Imaginez ce geste répété des centaines de milliers de fois, chaque soir, dans tout le pays. Vous tenez peut-être là l'une des clés des élections de 2027.

Une génération qui n'a presque jamais voté

Haïti est un pays jeune, si jeune qu'on l'oublie : la moitié de la population a moins de 25 ans environ, selon les Nations unies. La génération Z, celle des jeunes nés entre 1997 et 2012, a grandi entre les secousses de la terre et celles de la politique, entre les départs vers l'étranger et les journées où l'on ne sort pas. La dernière élection présidentielle date de 2016 : beaucoup de ces jeunes étaient alors au collège. En 2027, ils glisseront pour la première fois un bulletin dans l'urne.

Ce texte ne leur dira pas pour qui voter. Il pose une autre question, plus vertigineuse : combien pèsent-ils, vraiment ?

Le poids du nombre

La réponse est écrite noir sur blanc dans les tableaux du CEP. Le 5 novembre 2026, le nouveau registre électoral comptait 914 676 inscrits. Parmi eux, 164 200 jeunes de 18 à 28 ans : près d'un électeur sur cinq. Ajoutez les 29-38 ans, et les moins de 39 ans forment 40 % du registre.

Tranche d'âgeÉlecteurs inscritsPart
18-28 ans164 20018 %
29-38 ans204 52322 %
39-48 ans200 43622 %
49-58 ans156 90917 %
59-68 ans114 01212 %
69 ans et plus74 5968 %

Et la porte n'est pas fermée : on peut s'inscrire jusqu'au 20 mai 2027.

Pour comprendre ce que ces chiffres valent, il faut se souvenir de 2016. Cette année-là, sur environ 6,2 millions d'inscrits, moins d'un sur cinq a voté : 18 %, à peine 1,1 million de personnes. Le président a été élu avec quelque 590 000 voix. Faites le calcul : les seuls moins de 39 ans déjà inscrits aujourd'hui, 368 723, représentent plus de la moitié de ce score. Dans un pays où l'on vote si peu, une génération qui se lève un matin de juillet peut faire mentir tous les pronostics.

Trop jeunes pour être candidats ?

Sur les affiches, pourtant, leurs visages sont rares. La liste préliminaire du CEP comptait 8 885 candidats le 5 novembre 2026. Seuls 690 avaient entre 18 et 30 ans : 7,8 %. Ils sont un électeur sur cinq, mais moins d'un candidat sur douze.

PosteCandidatsdont 18-30 ans
Présidence210
Sénat4002
Députation1 41447
Mairie2 103148
CASEC2 989223
ASEC1 958270

La loi explique une partie du fossé : il faut avoir 35 ans pour briguer la présidence, 30 ans pour le Sénat, 25 ans pour la députation. Mais là où la porte est ouverte, dans les mairies et surtout les sections communales, les jeunes s'avancent déjà : à l'ASEC, près d'un candidat sur sept a moins de 31 ans. C'est par le bas, au plus près des quartiers, qu'une génération commence souvent à entrer dans la vie publique.

Le pouvoir au creux de la main

Revenons à l'écran allumé dans le noir. Haïti comptait environ 4,7 millions d'internautes et 2,95 millions de profils actifs sur les réseaux sociaux en octobre 2025, selon DataReportal. Dans cette foule numérique, la génération Z est chez elle. WhatsApp, TikTok, Facebook, Instagram : elle en connaît les codes, les rythmes, les pièges.

Ce savoir-faire a déjà fait ses preuves. En août 2018, une simple photo publiée sur Twitter, un homme les yeux bandés brandissant un carton « Kot kòb Petwo Karibe a ? » (« Où est l'argent de PetroCaribe ? »), a lancé le #PetroCaribeChallenge. En quelques jours, des milliers de jeunes ont repris la question sur tous les réseaux, avant de la porter jusque devant la Cour supérieure des comptes, puis dans la rue. La question est devenue impossible à ignorer : en 2019, la Cour publiait ses rapports d'audit sur l'usage des fonds PetroCaribe, lus et commentés dans tout le pays. Une génération armée d'un téléphone avait mis la reddition de comptes au cœur du débat national.

Aujourd'hui, c'est un autre mot d'ordre qui circule de téléphone en téléphone, celui qui défilait sur l'écran de la jeune fille de Delmas : « Nou pap vote vòlè ankò » (« Nous ne voterons plus pour des voleurs »). Une phrase courte, facile à partager, qui dit une lassitude profonde. Mais un slogan ne pèse que par ce qu'on met derrière : des faits, des documents, des questions précises. C'est là que les données publiques changent tout.

En 2027, cette force peut resservir, et cette fois avant le vote. Le décret électoral impose à tout candidat qui a géré des fonds publics de fournir un certificat de décharge et une déclaration de patrimoine. Qui a déjà exercé le pouvoir ? Qu'en a-t-il fait ? A-t-il rendu des comptes ? Ces questions, posées en public, partagées, relayées de quartier en quartier, peuvent peser plus lourd que n'importe quelle affiche. Exiger des comptes de tous ceux qui ont gouverné, quel que soit leur camp : c'est peut-être la campagne la plus utile qu'une génération puisse mener.

Quand les enfants éduquent les parents

On croit que la politique se transmet de haut en bas, des parents vers les enfants. Ce n'est qu'une moitié de l'histoire. Aux États-Unis, les chercheurs Michael McDevitt et Steven Chaffee ont observé, en 2002, que lorsque des adolescents étudient et discutent des élections à l'école, ce sont leurs parents qui se mettent à s'informer et à participer davantage. Ils ont appelé cela l'influence « par le bas », le trickle-up.

En Haïti, cette scène se joue déjà chaque jour. C'est le fils qui règle le téléphone de sa mère, la petite-fille qui lit à voix haute les messages vocaux du grand-père, la nièce qui remplit un formulaire en ligne pour toute la famille. Ce rôle discret peut devenir civique :

  1. vérifier que ses parents et grands-parents sont inscrits et, sinon, les accompagner jusqu'au centre d'inscription avec leur carte d'identification ;
  2. leur montrer le calendrier électoral et les dates qui les concernent ;
  3. chercher ensemble les candidats de leur commune et de leur section communale ;
  4. désamorcer la fausse nouvelle avant qu'elle ne fasse le tour de la famille.

Il ne s'agit pas de dicter un vote, mais d'offrir à ceux qu'on aime la liberté de voter en connaissance de cause.

Une mine d'informations à ciel ouvert

Les générations précédentes votaient souvent à l'aveugle, au gré des affiches et du bouche-à-oreille. Celle-ci dispose d'une richesse inédite : jamais autant d'informations électorales n'ont été publiques en Haïti.

  • Le site du CEP (cephaiti.ht) : communiqués, décret électoral, Constitution amendée, calendrier.
  • Le tableau des candidatures du CEP : le nombre de candidats par poste, leur âge, leur sexe, leur département.
  • Le tableau de l'inscription des électeurs du CEP : les inscrits par âge, par sexe et par département.
  • Sur Vwapèp, tout cela est rassemblé et mis à jour plusieurs fois par jour : les électeurs inscrits, les candidats, le calendrier et votre bulletin, qui affiche tous les candidats de votre zone, de la présidence à l'ASEC.
  • L'assistant Vwapèp répond à vos questions en kreyòl, en français ou en anglais, à partir des textes du CEP : posez-lui une question.

Le compte à rebours

  • 15 novembre 2026 : fin de l'inscription en ligne des candidats à la présidence, au Sénat et à la députation.
  • 30 novembre 2026 : fin de l'inscription des candidats aux mairies, CASEC et ASEC.
  • 20 mai 2027 : clôture du registre électoral. Après, il sera trop tard pour s'inscrire.
  • 15 avril au 17 juillet 2027 : campagne électorale.
  • 18 juillet 2027 : premier tour.
  • 4 octobre 2027 : second tour et élections locales.

Et la jeune fille de Delmas ?

Ce soir-là, imaginons qu'elle ait partagé le slogan, sans s'arrêter là. Qu'elle ait ouvert la liste des candidats de sa commune, cherché qui avait déjà gouverné, puis tout envoyé à sa cousine, à son voisin, à sa mère. Un geste minuscule. Mais c'est de gestes minuscules, répétés par une génération entière, que naissent parfois les grands tournants.

La génération Z n'a pas besoin qu'on lui donne la parole : elle l'a déjà, au bout des doigts. 2027 dira ce qu'elle en fait.

Vwapèp est une initiative citoyenne indépendante, sans lien avec le CEP, aucun parti ni aucun candidat. Les chiffres de candidats viennent de la liste préliminaire du CEP, qui n'est pas encore validée. Les sondages Vwapèp reflètent l'avis de leurs participants et ne sont pas représentatifs de l'électorat.

Sources : CEP, tableau de bord de l'inscription des électeurs et tableau des candidatures (5 novembre 2026) ; CEP, calendrier électoral actualisé du 28 octobre 2026 ; Loi constitutionnelle amendée, art. 91 et 96 ; Décret du 6 octobre 2026 révisant le décret électoral, art. 153 ; Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSC/CA), rapports d'audit sur le fonds PetroCaribe (31 janvier et 31 mai 2019) ; DataReportal, Digital 2026: Haiti ; résultats de l'élection présidentielle du 20 novembre 2016 (participation de 18,11 %) ; Nations unies, World Population Prospects 2024 ; M. McDevitt et S. Chaffee, « From top-down to trickle-up influence », Political Communication, 2002.